Un printemps québécois

En 3ème année d’études, dans mon école, l’expatriation à l’étranger est obligatoire, en université ou en stage. Et à notre retour, un magazine est publié pour recueillir les expériences de chacun. A cette occasion, j’ai rédigé un article pour partager mes impressions sur la grève étudiante qu’a connu le Québec à partir de février 2012.

Je vous le propose aujourd’hui, si ça vous dit de le lire… : )

C’est l’histoire d’un printemps dit « érable », commencé dans la rigueur de l’hiver et qui a pris fin dans la douceur de l’été indien. L’histoire d’une jeunesse qui a voulu réveiller sa démocratie. Une jeunesse qui a eu la folie de ceux qui n’ont rien à perdre.

Il y a un an, en septembre 2011, alors que je m’envolais pour dix mois à Montréal, si l’on m’avait dit que j’allais assister à une grève et à des manifestations historiques dans la Belle Province, pour être honnête, j’aurais eu du mal à le croire.

Parce que moi, la Française, du pays du Front Populaire et de Mai 68, je partais chez les « cousins Québécois » avec mon lot de préjugés bien ancrés, parmi lesquels un désintérêt pour la chose politique et une certaine passivité de ce peuple réputé calme.

Or, le 13 février 2012 commençait une grève étudiante qui allait devenir historique par sa durée, son nombre de participants et son ampleur.

Le motif ? Le refus par les étudiants québécois de l’augmentation de 1 625 $ (1 330 €) des frais de scolarité universitaires, soit une hausse de 75% en cinq ans. Une augmentation imposée par un gouvernement québécois libéral, au pouvoir depuis neuf ans, qui défend la « juste part » (sic) que doivent assumer les étudiants en s’endettant lourdement dès leurs 19 ans pour pouvoir étudier et ainsi espérer assurer leur avenir. Une « juste part » soutenue d’ailleurs par la majorité de la population québécoise – hormis à Montréal – qui ne comprend pas pourquoi elle devrait payer pour des études qu’elle n’a pas faites et qu’elle ne fera jamais. En effet, le caractère des Québécois n’est pas à la valorisation des études, ni de la figure des intellectuels, mais davantage à la glorification des « self made men » ayant réussi par eux-mêmes, sans en passer par l’université. Différence culturelle peu aisée à comprendre pour la Française que je suis, tant les études et les diplômes sont valorisés au pays des Lumières. Bref, d’une part, un gouvernement qui défend une vision libérale assimilant l’université à une entreprise ; d’autre part, une population qui soutient une vision individualiste de la citoyenneté. Voilà donc ce contre quoi s’est rebellée, en ce début d’année 2012, la jeunesse québécoise, bien au-delà de la simple question de la hausse des frais de scolarité.

Le fameux carré rouge devenu le symbole du « printemps érable », habituellement épinglé sur les sacs et vêtements en soutien aux étudiants

Au départ, les étudiants québécois, de Montréal et d’ailleurs, estiment déjà payer cette « juste part » suffisamment cher – certes beaucoup moins que leurs compatriotes canadiens ou leurs voisins américains. Ils manifestent alors simplement leur mécontentement face à une décision gouvernementale qu’ils jugent injuste. Mais le gouvernement, dans une attitude paternaliste et arrogante, refusant de dialoguer – jusqu’ au bout – avec les représentants étudiants de ce sujet, ne fait qu’empirer la situation.

Le mouvement atteint son paroxysme le 22 mars avec une manifestation historique qui  rassemble plus de 200 000 personnes dans les rues de Montréal, soit quand même 11% de la population montréalaise et 2,5% de la population québécoise. Du jamais vu au Québec, ni même au Canada. Toutefois, le gouvernement continue de rabaisser sans cesse – dans les médias notamment – le mouvement emmené par cette jeune génération. Les étudiants, eux, prennent conscience du caractère complètement inédit de ce qu’ils sont en train de réaliser. La grève se poursuit, les manifestations quotidiennes aussi.

Manifestation dans le centre-ville de Montréal

En mai, le conflit prend une nouvelle ampleur quand le gouvernement fait adopter à l’Assemblée nationale du Québec, la loi 78, dite « loi spéciale ». En vigueur jusqu’en juillet 2013, elle assujettit toute manifestation à des règles très strictes, restreignant ainsi drastiquement la liberté d’expression. En bref, une tentative avortée de faire cesser le mouvement puisque c’est l’exact contraire qui va se produire. A partir de cette date, la lutte dépasse largement la seule question de la hausse des frais de scolarité et de nombreuses personnes non-étudiantes se joignent au mouvement. Le tout provoque une crise sociale chez ce peuple d’ordinaire si tranquille et peu revendicateur.

A Montréal, la population se rallie peu à peu à la cause des jeunes

Le 22 mai est une nouvelle journée historique. Là encore plus de 200 000 personnes, jeunes et moins jeunes, manifestent pacifiquement à Montréal contre cette loi 78 et pour marquer les 100 jours de la lutte contre la hausse des frais de scolarité universitaire. S’en suivent des manifestations nocturnes dites « des casseroles ». Pendant plus de trente jours, chaque soir à 20h, étudiants, familles avec de jeunes enfants, retraités, tous se retrouvent avec leurs instruments de cuisine pour faire du bruit dans les rues de tous les quartiers de Montréal pour tenter, en vain, de réveiller un gouvernement qui fait toujours la sourde oreille et s’emmure dans son dédain. Qui a dit que les Québécois ne savaient pas manifester ? Moi, et je me suis à l’évidence bien trompée.

Un manifestant opposé à la loi 78

Ce « printemps érable » est un épisode qui en dit long sur la maturité de la jeunesse québécoise. Les étudiants ont su dire « non » quand il le fallait, quand ils se sont sentis lésés par leur gouvernement. Au lieu de se laisser dominer par des baby-boomers, rebelles des années 60 aujourd’hui endormis sur leurs acquis, ils ont amené tout un peuple à se poser des questions d’avenir : dans quelle société voulons-nous vivre ? Avec quelle conception de la citoyenneté ? Et quelle éducation pour nos enfants ? Ils ont osé exprimer leur opinion et s’y tenir, pendant des mois, sans faillir, sans peur.

Pourtant, les motifs de crainte étaient nombreux : ne pas être entendu et écouté, ne pas être pris au sérieux – ce que le gouvernement a trop longtemps fait – et surtout, perdre leur semestre et les 2 500 $ (1 950 €) de frais d’inscription. A l’heure où tous les étudiants, ou presque, doivent s’endetter pour étudier à l’université, cela démontre l’extrême volonté de cette génération qui ne veut pas se laisser faire. Rien que cette détermination doit être admirée et retenue, voire soutenue, et pourquoi pas, nous inspirer. En somme, un épisode qui donne de l’espoir en la jeunesse et en l’humanité, en sa capacité à se rebeller, à dire non à l’injustice et pas seulement dans les dictatures du monde arabe, mais aussi dans le confort paralysant des démocraties occidentales. Une véritable preuve de la vivacité de la démocratie québécoise.

Pancarte à l’attention du désormais ancien Premier ministre du Québec, Jean Charest, lors de la manifestation du 22 mai

Toutefois, que va devenir cet épisode unique dans l’histoire du Québec ? Que va en retenir l’histoire justement ? Il est bien évidemment encore trop tôt pour le dire. Mais ce qui est certain, c’est que le réveil de cette jeunesse a transformé une lutte étudiante en action politique et a révélé que les jeunes sont désormais des acteurs politiques à part entière. Au final, un mal pour un bien dans un pays où l’on dit la population si peu intéressée par la politique.

Gageons que cette génération mette en application la devise du Québec, « Je me souviens », et qu’elle n’oublie pas ce qu’elle a accompli lors de ce fameux « printemps érable ».

Edit : Heureusement, l’histoire se finit bien puisque suite à l’élection début septembre d’une nouvelle Première Ministre, Pauline Marois, la hausse des frais de scolarité universitaire a été annulé. Ouf !

P.S. Plus de souvenirs de Montréal ici et !

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4 réflexions sur “Un printemps québécois

  1. J’ai été très surprise quand je voyais les articles des journaux et Twitter parler de ces manifestations, un peu comme toi, mais j’ai suivi ça de loin. Loin d’imaginer en réalité toutes les raisons de ces manifestations. Je trouve ton point de vue hyper intéressant, on sent que tu as vécu ça de l’intérieur et je suis contente d’avoir pu en apprendre plus sur le « printemps érable »

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